Voici quelques unes des questions qu'il se pose : un aveugle de naissance à qui l'on redonne la vue, saura-t-il reconnaître les objets et les personnes qu'il "connaissait" alors qu'il était aveugle ? La connaissance du monde d'un aveugle de naissance qui recouvre la vue sera-t-elle plus étendue après qu'avant ? Sera-t-il plus heureux après qu'avant ? Bien entendu, pour Diderot il ne s'agit pas de donner les réponses imaginées par un voyant, mais bien celles de l'aveugle lui-même. De là Diderot anime un intéressant débat entre ce que croient les voyants sur les incapacités des aveugles, et ce que pensent les aveugles, du monde des voyants qui les entoure.

Diderot a enquêté très sérieusement et scientifiquement, il a interrogé directement les intéressés, rapporté des témoignages, et appelé les philosophes à l'aide (Montaigne, Voltaire,..). Voici un petit extrait de réflexions venant de ses discussions avec Mlle Mélanie de Salignac, aveugle de naissance, qui fut son amie de cœur.

"Les erreurs de la vue en avait beaucoup diminué le prix pour elle.(...) Elle était dans ses vêtements, dans son linge, sur sa personne, d'une netteté d'autant plus recherchée que, ne voyant point, elle n'était jamais assez sûre d'avoir fait ce qu'il fallait pour épargner à ceux qui voient le dégoût du vice opposé. (...) Elle était peu sensible aux charmes de la jeunesse et peu choquée des rides de la vieillesse. Elle disait qu'il n'y avait que les qualités du cœur et de l'esprit qui fussent à redouter pour elle.(...) Elle parlait peu et écoutait beaucoup. En rapprochant ce qu'elle avait entendu d'un jour à l'autre, elle était révoltée de la contradiction de nos jugements. Il lui paraissait presque indifférent d'être louée ou blâmée par des êtres si inconséquents."

Diderot parvient à la conclusion que "le secours que se prêtent nos sens mutuellement les empêchent de se perfectionner". Personnellement j'ajouterai qu'un handicap confère probablement au handicapé une attitude de doute et de questionnement permanents.

En refermant cette Lettre sur les aveugles je me suis demandé si finalement nous n'avons pas été (et ne serions pas encore) trompés par la puissance que semble nous conférer l'exercice de tous nos sens, dans le management de nos entreprises et de nos économies. Puisque l'absence de la vue développe chez les aveugles des qualités quasiment inaccessibles aux voyants, est-ce que l'apparente facilité avec laquelle nous percevons les choses ne nous aurait pas leurrés dans les analyses et les pratiques que nous développons depuis des années ? Est-ce que malgré toutes ces facultés dont nous sommes pleinement dotés, nous nous apercevons de "la contradiction de nos jugements", comme le ressentait parfaitement Mlle de Salignac à l'écoute des voyants, elle qui était aveugle ?

Si la réponse devait être "non, nous ne voyons pas toujours la contradiction de nos jugements", ou même simplement "peut-être pas", cela voudrait-il dire que la situation actuelle aurait pu être évitée ? Et si tel est le cas, sera-t-il possible de remédier à notre manque de clairvoyance pour l'avenir ?

Peu de temps après avoir terminé "La lettre", le hasard m'a fait rencontrer Huguette et Michel, un couple d'agriculteurs de 75 et 77 ans, à la retraite dans son village d'Indre-et-Loire, non loin de chez moi.

Bien qu'ils soient voyants, ils m'ont paru avoir conduit leur vie avec le pragmatisme de personnes "attentives à ne pas se contredire dans leurs jugements".

Ils m'ont en effet raconté l'histoire de l'un de leurs confrères, qui, cédant aux propositions d'un banquier spécialisé en financement de l'agriculture, a investi plusieurs millions (de francs) dans des bâtiments et équipements de porcheries et d'étables. De telle sorte que, pendant que eux mêmes, travaillant "en équipe", (Michel produisant les céréales et Huguette nourrissant les bêtes avec lesdites céréales dont elle faisait le bon mélange et la farine), obtenaient des produits de haute qualité qu'ils vendaient le bon prix, et qu'ils pouvaient financer eux-mêmes leurs équipements, leur collègue devait faire du volume pour payer ses emprunts.

Voyant ce que faisaient ses voisins, il aurait voulu les imiter, mais sa situation financière ne lui permettait pas de modifier ses méthodes : il était condamné à produire vite, en travaillant beaucoup, car la qualité médiocre dégageait trop peu de marge financière, le tout dans le seul but de faire face à ses engagements bancaires.

Je me suis demandé si nous n'avions pas là une illustration assez frappante de certains de nos errements en management. J'en ai aussi déduit que Michel et Huguette avaient... vu qu'il fallait parfois être ... aveugle (!) aux propositions qui auraient pu leur nuire, et qu'ils s'en sont tenus à une conception saine de la finalité de leur entreprise, et de son équilibre budgétaire.

L'exemple d'Huguette et Michel serait-il en train de se répandre ? Ne voyons nous pas de nombreux articles de presse sur les nouveaux comportements des consommateurs, lesquels se mettraient soudainement à "réfléchir avant d'acheter", à comparer, à réparer même, le tout appuyé par des sondages sur la préférence du durable au jetable, etc. La "crise" nous a-t-elle crevé les yeux, tant et si bien que nous développons maintenant de nouveaux sens plus aiguisés que par le passé ? Ah ! mais pourquoi n'avons pas été aveugles plus tôt aux mirages de la bourse et au toc de la consommation ?

Au fond, c'est finalement une idée qui rejoint assez bien le sujet central développé dans "Quand je serai grand(e) je ferai...", puisque dans cet essai je propose que, chacun prenne quelques minutes pour fermer les yeux, s'imaginer à 17 ans, et répondre une nouvelle fois à la célèbre et belle question qui nous avait tant torturés : "et toi, qu'est-ce que tu feras quand tu seras plus grand (e) ?"

Chiche !

Alexandre Adjiman

www.quand-je-serai-grand.fr Editions Garamond et Cie.
Diderot : Lettre sur les aveugles, Le livre de poche, 1,50