"Lettre sur les aveugles" Par Alexandre Adjiman
Par Jean-Louis le mois de janvier 2009, - Le billet d'Alexandre ADJIMAN - Lien permanent
J'emprunte ce titre à Diderot (1713-1784), qui a publié en 1749 un essai dont la lecture me parait d'une grande actualité. Diderot, philosophe et scientifique, initiateur de l'Encyclopédie, s'interroge ici sur les mécanismes de la connaissance, à travers une série d'expériences, d'enquêtes et de discussions avec des aveugles. Il s'agit d'aveugles de naissance, ou de personnes devenues aveugles accidentellement après avoir vécu voyants.
Diderot a enquêté très sérieusement et scientifiquement, il a interrogé directement les intéressés, rapporté des témoignages, et appelé les philosophes à l'aide (Montaigne, Voltaire,..). Voici un petit extrait de réflexions venant de ses discussions avec Mlle Mélanie de Salignac, aveugle de naissance, qui fut son amie de cœur.
"Les erreurs de la vue en avait beaucoup diminué le prix pour elle.(...) Elle était dans ses vêtements, dans son linge, sur sa personne, d'une netteté d'autant plus recherchée que, ne voyant point, elle n'était jamais assez sûre d'avoir fait ce qu'il fallait pour épargner à ceux qui voient le dégoût du vice opposé. (...) Elle était peu sensible aux charmes de la jeunesse et peu choquée des rides de la vieillesse. Elle disait qu'il n'y avait que les qualités du cœur et de l'esprit qui fussent à redouter pour elle.(...) Elle parlait peu et écoutait beaucoup. En rapprochant ce qu'elle avait entendu d'un jour à l'autre, elle était révoltée de la contradiction de nos jugements. Il lui paraissait presque indifférent d'être louée ou blâmée par des êtres si inconséquents."
Diderot parvient à la conclusion que "le secours que se prêtent nos sens mutuellement les empêchent de se perfectionner". Personnellement j'ajouterai qu'un handicap confère probablement au handicapé une attitude de doute et de questionnement permanents.
En refermant cette Lettre sur les aveugles je me suis demandé si finalement nous n'avons pas été (et ne serions pas encore) trompés par la puissance que semble nous conférer l'exercice de tous nos sens, dans le management de nos entreprises et de nos économies. Puisque l'absence de la vue développe chez les aveugles des qualités quasiment inaccessibles aux voyants, est-ce que l'apparente facilité avec laquelle nous percevons les choses ne nous aurait pas leurrés dans les analyses et les pratiques que nous développons depuis des années ? Est-ce que malgré toutes ces facultés dont nous sommes pleinement dotés, nous nous apercevons de "la contradiction de nos jugements", comme le ressentait parfaitement Mlle de Salignac à l'écoute des voyants, elle qui était aveugle ?
Si la réponse devait être "non, nous ne voyons pas toujours la contradiction de nos jugements", ou même simplement "peut-être pas", cela voudrait-il dire que la situation actuelle aurait pu être évitée ? Et si tel est le cas, sera-t-il possible de remédier à notre manque de clairvoyance pour l'avenir ?
Peu de temps après avoir terminé "La lettre", le hasard m'a fait rencontrer Huguette et Michel, un couple d'agriculteurs de 75 et 77 ans, à la retraite dans son village d'Indre-et-Loire, non loin de chez moi.
Bien qu'ils soient voyants, ils m'ont paru avoir conduit leur vie avec le pragmatisme de personnes "attentives à ne pas se contredire dans leurs jugements".
Ils m'ont en effet raconté l'histoire de l'un de leurs confrères, qui, cédant aux propositions d'un banquier spécialisé en financement de l'agriculture, a investi plusieurs millions (de francs) dans des bâtiments et équipements de porcheries et d'étables. De telle sorte que, pendant que eux mêmes, travaillant "en équipe", (Michel produisant les céréales et Huguette nourrissant les bêtes avec lesdites céréales dont elle faisait le bon mélange et la farine), obtenaient des produits de haute qualité qu'ils vendaient le bon prix, et qu'ils pouvaient financer eux-mêmes leurs équipements, leur collègue devait faire du volume pour payer ses emprunts.
Voyant ce que faisaient ses voisins, il aurait voulu les imiter, mais sa situation financière ne lui permettait pas de modifier ses méthodes : il était condamné à produire vite, en travaillant beaucoup, car la qualité médiocre dégageait trop peu de marge financière, le tout dans le seul but de faire face à ses engagements bancaires.
Je me suis demandé si nous n'avions pas là une illustration assez frappante de certains de nos errements en management. J'en ai aussi déduit que Michel et Huguette avaient... vu qu'il fallait parfois être ... aveugle (!) aux propositions qui auraient pu leur nuire, et qu'ils s'en sont tenus à une conception saine de la finalité de leur entreprise, et de son équilibre budgétaire.
L'exemple d'Huguette et Michel serait-il en train de se répandre ? Ne voyons nous pas de nombreux articles de presse sur les nouveaux comportements des consommateurs, lesquels se mettraient soudainement à "réfléchir avant d'acheter", à comparer, à réparer même, le tout appuyé par des sondages sur la préférence du durable au jetable, etc. La "crise" nous a-t-elle crevé les yeux, tant et si bien que nous développons maintenant de nouveaux sens plus aiguisés que par le passé ? Ah ! mais pourquoi n'avons pas été aveugles plus tôt aux mirages de la bourse et au toc de la consommation ?
Au fond, c'est finalement une idée qui rejoint assez bien le sujet central développé dans "Quand je serai grand(e) je ferai...", puisque dans cet essai je propose que, chacun prenne quelques minutes pour fermer les yeux, s'imaginer à 17 ans, et répondre une nouvelle fois à la célèbre et belle question qui nous avait tant torturés : "et toi, qu'est-ce que tu feras quand tu seras plus grand (e) ?"
Chiche !
Alexandre Adjiman
www.quand-je-serai-grand.fr Editions Garamond et Cie.
Diderot : Lettre sur les aveugles, Le livre de poche, 1,50

Commentaires
Bonjour Alexandre,
Je suis en train d'expérimenter le chemin inverse de l'aveugle de Diderot.
Je bosse dans l'industrie pharma et le budget de mon équipe était plethorique...jusqu'à ce que la crise s'en mêle. Nuos avons vu une baisse drastique de nos budgets de fonctionnement.
2 manières de voir les choses : soit on râle bêtement en ce disant qu'on arrivera jamais à faire les choses. SOit on développe des "sens" que l'on utilisait moins, ou pas, auparavant et on fait différemment.
Nécessité fait loi, non ?
Bonjour Mr J
Oui bien sûr nécessité fait loi. Mais cela ne devrait pas être. Rien n'empêche de réfléchir hors de toute pression (la nécessité), et de prendre des décisions conformes au long terme et à l'intérêt général.
Si l'on prend l'exemple de la loi de l'offre et de la demande, on constate que cette loi donne la bénédiction au fait qu'un produit qui arrive dans le rayon à 1 € tous frais compris, y compris la marge habituelle du magasin, peut être vendu à15 € si les clients acceptent de le payer ce prix (grâce à un bon marketing).
En gros cela signifie que si on estime qu'il y a de l'argent, il faut en profiter. C'était le cas dans votre service, puisque, apparemment, vous pouvez faire autrement maintenant. En principe vous avez TOUJOURS pu faire autrement, non ?
Merci de votre témoignage, en tout cas.
Alexandre