Passer du verbe avoir au verbe être
Par Jean-Louis le mois de novembre 2007, - Management - Lien permanent
Pourquoi doit-on améliorer les systèmes de management ? Que veut dire le mot management au juste et à quoi ça sert de manager ? Est-ce plus facile ou plus difficile aujourd’hui de manager ? D’une manière générale les relations professionnelles tendent-elles à s'améliorer ou à se dégrader? Globalement l’exigence, des clients ou des employeurs est elle en diminution ou en augmentation ? Travaille t-on plus facilement ou plus difficilement aujourd'hui qu'hier ? Pourquoi le stress est-il devenu la maladie du siècle et est parmi les premières causes des arrêts de travail et de congé maladie ? Vit-on aujourd’hui son activité au quotidien dans son entreprise de la même manière qu’hier ?
Non ! et pour une raison simple, parce que le regard que salariés et employeurs se portent mutuellement a changé.
D’un côté, nous avons des employeurs, qui, confrontés à l’intensification de la croissance, à ce que l’on appelle la loi du marché ont accrus leur niveau d’exigence, des actionnaires qui augmentent aussi leurs exigences pour accroitre la valeur de leur action et des consommateurs qui eux aussi deviennent de plus en plus exigeant. « Je paye, la vie est chère, j’en veux pour mon argent ! ».De l’autre côté, nous avons des salariés qui, quel que soit leur age, voient sans toujours en prendre conscience que la société change. Modifications des lois sociales, du temps de travail (Il y a 10 ans le sigle RTT n’existait pas !) Des salariés qui n’ont plus, comme c’était le cas dans le passé que le travail comme seul objectif. Qui privilégient le fait de réussir leur vie, plutôt que réussir dans la vie. Qui sont, eux aussi, devenus plus exigeant, plus individualistes aussi. Qui raisonnent parfois plus perso que collectif. Qui privilégient plus une action court terme qu’une vision long terme.Le sentiment d’appartenance à l’entreprise est moins vivace. Il y a 10 ans quand vous interrogiez un ingénieur informatique d’IBM sur son métier, il vous répondait « Je travaille chez IBM », aujourd’hui, il répondrait « Je travaille dans l’informatique ». La culture entreprise est passée en arrière plan. L’individualisme devient plus fort dans les comportements que le partage. L’entreprise est devenu un lieu de travail ou la convivialité s’est progressivement désagrégée au profit de l’égocentrisme. « Je fais mon boulot pendant le temps ou je suis là, demain on verra. On est entré dans le temps du CARPE DIEM ou « Vit pour l’instant «. Certains salariés sont aujourd’hui persuadés que leur présence sur leur lieu de travail suffit à elle seule à justifier le salaire qu’ils vont percevoir, négligeant ainsi la notion de nécessaire performance, ne serait-ce que pour assurer la croissance.Il est courant aujourd’hui dans des recrutements, d’entendre des candidats afficher clairement leur intention de ne passer dans l’ entreprise que pour une période déterminée 4, 5 ans, parfois moins.
L’une des raisons nécessaires à la mise en place dans les organisations d’un management factuel, garant de progrès et de reconnaissance est entre autre due à la dévalorisation du mot travail. Ce n’est pas un point de vue, c’est un constat.La frustration majeure tient à une perte de sens, de lien avec ce que l’on fait et l’objectif à atteindre. Les valeurs qui ont été celles de nos aïeux pendant des siècles se sont désagrégées au fil du siècle dernier au contact de la modernité entre autre. L’ère du « Je d’abord » a fait son apparition et se développe à la vitesse d’un cheval au galop. Nous sommes rentrés de plein pied dans l’ère du jetable. Briquets, stylos et mouchoirs jetables, téléphone jetable, conjoints jetables, emplois jetables, politiciens jetables. Les visions d’avenir manquent et l’entreprise peut devenir un monde sans repères que l’on ne comprend plus. Or un être humain ne peut vivre dans l’incohérence. Alors il s’éloigne et son sentiment d’appartenance s’affaiblit.
La deuxième
raison est plus générationnelle.L’autorité qui était jusque dans les années 60
le socle de l’éducation, de l’enseignement, de la loi et du management s’est
progressivement désagrégée à l’approche du 21ème siècle.On est
progressivement passé d’un tout autorité à un tout pédagogique. Hors l’être
humain ne vit pas seul. Le système social qui est le notre implique des
différences de positionnement qu’il convient de remettre en place de façon à
passer à un équilibre entre autorité et pédagogie : reconnaissance et
exigence.
Comment améliore t-on un système de management?
En donnant du sens aux mots, du sens aux relations, du sens à l’action quotidienne, et donc du sens au management.Pourquoi donner du sens aux mots ? Tout simplement pour éviter que les MOTS ne se transforment par mauvaise compréhension en MAUX.Les relations quotidiennes managers collaborateurs ou même salariés entre eux sont elles toujours des lacs d’harmonie ou chacun reçoit de l’autre ce qu’il en attend ?
Suffit-il de
demander une seule fois pour obtenir ce que l’on attend, que l’on souhaite
?
Suffit-il de demander une seule et une unique fois pour voir une règle
respectée ?
Suffit-il d’annoncer un objectif à réaliser pour qu’ils se réalisent sans
aucune intervention ?
Si tel était cas, à quoi serviraient les managers ?
Chacun des acteurs sait-il toujours très précisément ce que l’on attend de lui. Tant en termes de missions que de comportements ? Non, manager, c'est donc bien donner du sens à l'action, du sens aux mots, du sens aux comportements, du sens aux relations. Manager c'est contribuer à améliorer tous les résultats de l’entreprise en s'appuyant sur des valeurs partageables et une éthique sociétale. Manager ce n'est pas attendre de celui ou ceux que l'on managent qu'ils changent, mais c'est accepter d'entreprendre soi même cette démarche de changement. C'est en acceptant de modifier sa relation à l'autre en intégrant, écoute, bienveillance, respect, reconnaissance et exigence que l'on génère du sens à l'action et que l'on construit du progrès. L’être humain étant un pur produit d’émotions et d’affect, s’il suffisait d’adopter une attitude sans rien changer à ses comportements pour améliorer sa relation avec les autres, alors l’inventeur de cette attitude deviendrait immensément riche très vite. Il pourrait vendre sa méthode aux parents, aux politiques, aux responsables religieux, militaire, sectes et bien sur aux dirigeants d’entreprises et aux managers.L’on ne peut pas changer l’autre contre son gré. La meilleure manière de l’amener à modifier son comportement c’est en changeant soi même ses modes de communications et ses propres comportements, alors par induction l’autre modifiera sa relation à nous.Pour accroître ses compétences relationnelles et améliorer son management, il convient de comprendre comment fonctionne l’être humain, donc, apprendre à mieux se connaître. Ce n’est qu’en apprenant à mieux se connaître que l’on apprend à mieux comprendre l’autre et à mieux le manager. Si l’on n’entreprend pas de démarche personnelle de progrès alors ceux avec lesquels nous travaillons où même nous vivons n’ont strictement aucune raison de changer.
Il est fini le temps où il suffisait d’exiger pour obtenir et où l’on manageait par la contrainte. On ne fait pas adhérer à un projet sous la contrainte. On ne peut pas contraindre à être créatif. On ne peut pa contraindre à être implique et concentré.Pour améliorer ses compétences relationnelles et améliorer son management, il faut modifier ses attitudes et ses comportements. Apprendre à équilibrer exigence et reconnaissance. Etablir des règles et les faire respecter. Faire adhérer plutôt que d’imposer. Piloter aux instruments et non à vue. Déléguer, organiser, gérer son temps. Contrôler ; coordonner, analyser, accompagner, motiver, former et j’en passe.Voilà pourquoi le manager doit apprendre à passer du verbe avoir au verbe être.
Commentaires
Cher Jean louis,
Voilà un écrit bien intéressant et complet sur le positionnement du manager d'aujourd'hui et les causes de cette mutation, du passage du verbe Avoir au verbe Etre.
Je me permets juste de compléter quelques points si tu le permets....
Il est clair que la conscience de soi va conditionner sa connaissance de l'autre, et qu'un manager doit savoir analyser la canal de communication privilégié de chacun de ses collaborateurs, pour éviter les "mal-entendus", et que le sens permet de rappeler ce qui porte l'exigence, autant que la vision du métier de son collaborateur, le regard porté par le manager créateur de confiance en soi et donc de motivation chez le collaborateur.
je pense que le management n'est plus un territoire à défendre, et que le verbe avoir n'a plus lieu d'être, sauf que la manager doit savoir aujourd'hui plutôt "faire " son métier, dans le sens où beaucoup le pratiquent encore par intuition ou mimétisme, et le voient comme une tâche en plus et non comme un moyen de mettre de l'énergie dans le système pour réussir le reste. Le management est un métier, où comprendre l'impact de la relation sur la performance et l'importance de la reconnaissance amène une prise de recul nécessaire avant d'agir. Ce métier est un ensemble de gestes simples que le manager doit faire au quotidien pour garantir la performance et l'efficacité de son organisation, et ces outils ne peuvent être utilisés qu'en prenant le soin de les appliquer dans l'esprit (et donc les savoir-être), dans la bienveillance, dans la compréhension que la réaction exagérée de l'autre est souvent la marque d'une souffrance ou d'un stress plus ou moins sévère et durable.
Un manager doit savoir aujourd'hui être dans l'esprtit du management, et utiliser les qualités nécessaires à son efficacité managériale: donner du sens à travers les valeurs, la vision, formuler des exigences en répartissant pression d'enjeu et pression sur le jeu pour définir quelques priorités sur lesquelles doit se concentrer le managé, transmettre de l'énergie et valoriser les efforts, progrès ou succès de ses collaborateurs en prenant soin de les faire capitaliser sur les points surmontés, assister et faire grandir en cas d'erreur avec la bienveillance de chercher une solution ensemble et non de trouver un coupable, et faire autorité si certains ont des comportements hors cadre.
Oui, manager est un métier, qui s'apprend si et seulement si le manager a aussi au dessus de lui une ligne managériale cohérente, capable d'apporter de l'énergie pour lui permettre de remettre en question ses pratiques et aussi augmenter son estime de soi.
je ne souhaitais pas modifier ton écrit, juste y apporter ma conviction personnelle.
Cordialement,
Cher Éric, Cher Confrère,
Heureux de te lire!
Tu as raison, la conscience de soi conditionne la connaissance de l'autre.
Je partage bien entendu ta vision de la cohérence managériale. S'il y a mise en place d'un processus d'amélioration managériale, il ne prendra réellement de la valeur et l'on ne pourra parler de performance managériale que si l'intégralité de la chaine de management suit ce processus. Manager est effectivement devenu un métier. Confronté à l'hyperexigence, le manager se doit comme tu le dis d'être dans le management tout comme le musicien ne prendra la mesure de son talent qu'à condition de maitriser à un moment ou à un autre le solfège.
L'improvisation managériale ne peut se pratiquer qu'après avoir mis en œuvre un management factuel réconciliant reconnaissance, exigence et bienveillance. L'idéal pour mettre en œuvre ce management étant de disposer ou tout du moins de cultiver ce que Luc Ferry appelle la maturessence, savant mélange d'expérience, de maturité et d'authenticité. Ces trois composantes n'étant aucunement liée à l'age. L'on peut être expérimenté, mature et authentique quel que soit l'age et immature, inexpérimenté et évoluer dans le paraitre quel que soit l'age également.
Cela mis à part extirper les démons de la justification et de la culpabilisation n'est pas encore acquis. Nous transportons sur nos frêles épaules le poids de nombreux dogmes millénaires et religieux qui privilégient encore la réponse au questionnement faisant ainsi souvent passer en priorité la vision réduite d'un management qui est au management ce que la musique militaire est à la musique..
Merci encore d'avoir apporté "ta conviction personnelle" et n'hésite pas à renouveler.
Cordialement
Bonjour à vous,
Pour compléter le message d'Eric, si la conscience de soi conditionne la reconnaissance de l'Autre, l'absence à soi conditionne a contrario toutes les dérives, autant que le contexte le permet : pression reçue et amplifiée délétèrement d'une hiérarchie, cf. les expériences de Stanley Milgram... ou pour généraliser, conditionne toute manifestion d'un "mal", terme à rapprocher alors de son acception juive développée autour de la techouvah (le retour...), "mal" à entendre comme un "manquement à soi".
A signaler la tentative récente du philosophe Michel Terestchenko de formaliser et d'étayer ces notions d'absence ou de présence à soi dans un de ses derniers ouvrages : Un si fragile vernis d'humanité, éd. La découverte. Egalement auteur de philosophie politique, les développements ultérieurs s'avèreront sans doute très fructueux...
Cordialement
Très bonne remarque Vincent. Et la citation du livre de Michel Terestchenko au nom si évocateur: Un si fragile vernis d'humanité est l'exact reflet de ce qui se passe dans nombre d'entreprise ou nous assistons à une forme de retour du taylorisme. Et pourtant il y a aujourd'hui de nombreux Elton Mayo et les théories de Maslow si elles sont discutables ne sont pas contestables. Tant que le regard qui sera porté sur le salarié ne sera, comme c'est trop souvent le cas, qu'un un regard d'estimation de ses prouesses professionnelles et des rendements financiers qu'il peut procurer, alors celui-ci sera ne sera perçu que sous sa forme "avoir". Il suffit de porter un regard sur l'être pour redonner du sens à la perception qu'il a de "son estime de soi".
Comme l'indique Decarpentries dans son dernier livre "L'entreprise réconciliée" il suffit pour redoper l'économie de réconcilier le potentiel économique avec le potentiel humain. Et ainsi on commencera dans le monde professionnel à privilégier le verbe être au verbe avoir pour le ,plus grand plaisir de tous. un salarié heureux est un salarié plus productif qui par une meilleure conscience de lui apporte plus de qualité à ses prestations professionnelles pour la plus grande satisfaction des "clients" qui ainsi, par leur satisfaction, procurent plus de dividendes à l'actionnariat. Le capitalisme pour tous comme le prone Mohamed Yunus