Psychologies : Comment la crise se manifeste-t-elle dans votre cabinet
?
Jean-Pierre Winter : Ce qui est certain, c’est qu’elle a des effets concrets
beaucoup plus immédiats que les précédentes : je reçois de plus en plus de gens
qui sont en réelles difficultés économiques.
Vous avez sans doute moins de patients…
J.-P.W. : Non ! Disons plutôt que les patients et leurs problématiques ne
sont plus les mêmes. J’en entends de plus en plus qui se sentent menacés dans
leur avenir immédiat – crainte de licenciement, perte de salaire – ou dans leur
avenir à plus long terme, c’est-à-dire qui désespèrent à l’idée que cela ne se
passe pas mieux pour leurs enfants que pour eux. Je n’avais jamais connu cela
avant dans ma pratique. Ce qui m’apparaît aussi, c’est que la crise mobilise
les gens : ils ont envie de devenir un peu plus acteurs de ce qui se passe. En
même temps, chacun sent sur ses épaules le poids de son impuissance. Une
impuissance qu’il est facile de confondre avec de l’impossible.
Comment l’expliquez-vous ?
J.-P.W. : Depuis ces dernières années, la plupart des gens ressentent la vie
sociale et économique comme une vaste confrontation à du semblant. Ce qui se
dévoile, encore plus brutalement avec la crise, c’est que ceux qui gouvernent –
au nom du fait qu’ils sont au pouvoir, qu’ils ont le savoir, ou les deux
(autrement dit les ministres, dirigeants d’entreprise, économistes,
sociologues) – font semblant de savoir et d’avoir le pouvoir.
Voulez-vous dire qu’il s’agit d’une crise de confiance
?
J.-P.W. : Oui. Pensez aux déclarations péremptoires de certains économistes
comme Alain Minc : pendant une quinzaine d’années, ils nous ont expliqué que
notre système était le meilleur et que notre société ne pouvait pas fonctionner
autrement. On peut se dire, après coup, qu’il n’y avait pas une grande
différence entre ces propos et des prédictions astrologiques ! Sauf que ces
économistes prétendent s’appuyer sur toujours plus de « scientificité ».
Confrontées à la réalité d’aujourd’hui, ces déclarations prouvent que leur ton
définitif et arrogant n’était que du semblant.
Quels en sont les effets sur chacun de nous ?
J.-P.W. : Les gens croient de moins en moins que les « sachants » savent
quelque chose, et cela les désarme. Car plus il est manifeste que tout est
dirigé à coups de semblant, plus l’insécurité est grande. Surtout, cela a pour
effet secondaire de discréditer les maîtres et les professeurs. Le savoir dont
ils seraient les transmetteurs est globalement, presque intuitivement,
appréhendé par la jeunesse comme une parade amoureuse, une tromperie en vue de
séduire. Ils le paient d’une véritable crise d’autorité. D’où ce à quoi nous
assistons aujourd’hui au sein de l’école : dévalorisation de la figure de
l’enseignant et surcroît de violence.
Notre problème serait donc la perte de repères…
J.-P.W. : Oui, d’autant que cette aventure du capitalisme libéral nous a
privés du repère fondamental qu’est l’État. Ces trente, quarante dernières
années, les discours dominants se sont fondés, notamment, sur les théories du
prix Nobel d’économie Milton Friedman [en 1976, ndlr], faisant de l’État la
source de tous les maux : selon lui, il faut laisser faire le marché et la
concurrence, et avoir confiance. Nous en voyons les conséquences sur le plan
économique. Et sur le plan psychologique, la démolition de ce repère qu’est
l’État a comme résonance la disparition d’une fonction symbolique
essentielle.
C’est-à-dire ?
J.-P.W. : L’État n’est pas matériel, il n’est pas « désignable » : c’est
vous, moi, nous tous et des quantités d’autres éléments. Il est donc un symbole
qui réfère à la volonté collective. En tant que tel, il pose des limites à ce
que nous pouvons faire ou pas. Si vous supprimez l’État, il ne reste plus que
la loi du marché, c’est-à-dire la loi du plus fort, la compétition. Nous
entrons alors dans un système délirant – au sens psychopathologique.
C’est-à-dire, un système où la jouissance égoïste est au poste de
commandement.
Quelle en est la conséquence ? L’hyperindividualisme ?
J.-P.W. : Oui, dans le sens où l’État est ce qui permet de faire lien, de
nous identifier les uns aux autres. Mais aussi dans le sens où la jouissance
est d’abord individualiste. Chacun jouit dans son coin. Cette jouissance
individuelle est nocive en ce qu’elle est la mise en acte de la pulsion de
mort, du voeu de destruction – d’abord de soi, mais comme on ne veut pas
entendre parler de sa propre mort, on détourne ce voeu sur l’autre, sous forme
d’agressivité.
En quoi cette jouissance individuelle et agressive est-elle liée à la
crise actuelle ?
J.-P.W. : Elle est au coeur de la crise ! Parce que le moteur du capitalisme
est une force qui tend vers la jouissance, par exemple celle de l’accumulation
: il s’agit d’aller vers le toujours plus. Au point que cette jouissance
devient autonome par rapport à la réalité, au matériel. C’est évident dans la
sphère économique : la sphère financière s’est déconnectée de la réalité de la
production, elle ne reflète plus le véritable travail. Or, ne pas être
directement connecté au travail, cela signifie ne plus être connecté au désir ;
nous agissons, nous produisons, nous travaillons, mais il n’y a plus de visée,
plus de désir. Cette rupture entre jouissance et désir se retrouve à tous les
niveaux de notre vie. Chacun entre dans une logique de rentier, ou d’avare : il
s’agit d’accumuler toujours plus de biens et de consommer sans cesse. Ce qui
est un acte agressif : consommer c’est, au sens premier, dévorer. Et, au final,
nous ne désirons plus rien. Parce que le désir, c’est ce qui n’est pas
consommable, au sens où il naît du manque et qu’il faut constamment le
renouveler.
Constatant les limites de ce système, ne peut-on
pas espérer que nous désirions en finir avec cet individualisme et cette
violence, pour aller vers plus d’égalité et nous engager dans ce que le
philosophe Régis Debray appelle la fraternité ?
J.-P.W. : Regardez la réalité. Où voyez-vous ce mouvement de masse ? Moi, je
vois des îlots révoltés, je vois des salariés s’associer dans leur entreprise,
mais cela ne dépasse jamais leur secteur.
Tout de même, nous sentons bien monter l’entraide, le soutien, la
compassion d’une majorité de gens envers ces révoltes…
J.-P.W. : Oui, tout le monde ou presque les soutient… de chez soi, devant
son poste de télévision. Mais si je me fie à ce que j’entends dans mon cabinet,
je peux vous dire que, paradoxalement, la crise, « ça soulage ».
Ça soulage quoi ?
J.-P.W. : La satisfaction de la pulsion de mort qui est en chacun de nous et
que nous nous employons à refouler. Tout à coup, avec la crise, nous trouvons
une légitimité à exprimer nos pulsions agressives. Par exemple, c’est un
patient qui, évoquant ces patrons qui perdent leur argent me dit : « Tant pis
pour eux ! » Ou un autre qui, évoquant la chute de l’économie américaine,
s’exclame : « Ils n’ont que ce qu’ils méritent ! » Cette satisfaction des
pulsions agressives, même si elle est parfois ressentie fortement, ne s’exprime
pas, habituellement… sauf en situation de crise et dans le cabinet d’un
psy.
Nous sommes donc loin de trouver la paix et de
nous relier les uns aux autres…
J.-P.W. : Rien n’est gagné… mais ni d’un côté, ni de l’autre. Ce que Régis
Debray appelle la fraternité, c’est ce que Freud appelle Éros, et qui est en
combat continu contre Thanatos – cette pulsion de mort. Mais si vous lisez
Malaise dans la civilisation ( Sigmund Freud - PUF, 1992), vous verrez
que la victoire de l’un ou de l’autre est indécidable. D’autant qu’Éros est
toujours combiné avec Thanatos : les pulsions vitales, qui font que nous sommes
en recherche de fraternité et de lien, se mêlent toujours avec les pulsions de
mort. Si bien que, au fond, nous ne savons jamais très bien si nous avons
affaire à l’une ou à l’autre.
Par exemple, dans l’histoire de cet enfant vivant dans l’atelier de
confection de son père. Pendant que celui-ci faisait sa sieste, le fils a
découpé les manches de sa veste posée sur un mannequin sans bras. À son réveil,
le père était évidemment furieux. Mais des années après, en analyse, cet enfant
devenu adulte raconte qu’il voulait rendre service à son père, persuadé que
celui-ci préférerait voir le vêtement bien ajusté au mannequin ! Ce que le père
avait interprété comme un acte agressif qu’il fallait punir était en réalité un
geste d’amour qui s’était mal exprimé. Donc, la fraternité, certes, c’est bien
; il faut espérer la victoire d’Éros. Mais cela ne garantit rien. Et, en tant
que psychanalyste, j’entends moins souvent un élan de bons sentiments que la
mise en oeuvre d’une jouissance mortifère et nocive.
En japonais, « crise » peut aussi signifier « opportunité ». Du pire ne
peut-il pas surgir le meilleur ?
J.-P.W. : Les économistes ont souvent soutenu cette idée de la négativité
créatrice. L’économiste autrichien Joseph Schumpeter [1883-1950, ndlr] le
disait : le capitalisme est au service de la destruction créatrice. Mais cette
vision de la marche du monde est d’un cynisme terrible qui est, en lui-même,
une violence. Car cela revient à dire que nous pourrions programmer la
destruction en vue d’une reconstruction. C’est mettre la pulsion de mort au
poste de commande. Il n’y a vraiment aucune nécessité de penser que les choses
doivent se passer ainsi.
Une image me vient : celle du génie souffrant qui pense qu’il ne serait pas
un génie s’il ne tirait pas son inspiration de sa douleur. Pourquoi serait-il
indispensable de passer par la négation de soi et des autres pour être génial ?
Les contre-exemples sont nombreux : Freud en est un, qui ne s’est jamais flatté
de tirer son invention de ses souffrances et qui est resté gentil jusqu’à la
fin de ses jours.
D’accord, mais puisque nous sommes de plain-pied dans la crise, autant
en tirer des leçons et tenter de changer d’état d’esprit, non ?
J.-P.W. : Certains, dont le philosophe allemand Peter Sloterdijk (auteur du
Palais de cristal, à l'intérieur du capitalisme planétaire - Hachette
Littératures, 2008), disent en effet que la solution est de « changer notre vie
». C’est bien joli, mais cela ne se fait pas comme ça. Ce n’est possible qu’à
une condition : ne pas faire l’impasse sur l’existence incompressible et
incontournable de la pulsion de mort, mais sans lui donner le rôle dominant.
Nous ne pouvons pas changer notre vie en misant exclusivement sur nos pulsions
vitales de gentillesse et de générosité. Au niveau individuel, un exemple me
vient à l’esprit. Celui d’un patient qui avait été élevé selon une éducation
catholique particulièrement rigoureuse et qui est devenu un criminel. Pourquoi
? Parce que son éducation était beaucoup trop exigeante par rapport à ce que
ses pulsions, refoulées, lui enjoignaient de faire. Au niveau collectif,
pensons au système soviétique, dont Freud avait d’ailleurs pu prédire, en son
temps, qu’il s’effondrerait : parce qu’il niait la pulsion de mort, au nom de
grandes idées telles que la collectivisation. Ne faisons pas les mêmes
erreurs.
Quel serait, selon vous, un bon système ?
J.-P.W. : Un système qui prendrait en compte la pulsion de mort et se
chargerait de la limiter, pas de l’interdire. Une confusion s’est créée au
cours de ces dernières années entre limitation et interdiction. Du coup, nous
nous retrouvons dans des paradoxes terribles. Comme d’interdire de rouler
au-delà de 130 km/h sur les autoroutes tout en vendant des voitures qui montent
à 280 km/h. Cela revient à ce nous disions sur la fonction symbolique de l’État
: il est là pour encadrer la jouissance, c’est-à-dire la permettre tout en lui
donnant des limites. C’est pour cela, aussi, que je suis très énervé contre les
écologistes virulents qui voudraient nous faire croire qu’il pourrait exister
un monde débarrassé de la pulsion de mort. Nous n’en finirons jamais avec la
tendance immodérée de l’humain à détruire ce par quoi il est porté dans la vie.
Prendre cela en compte amène à tenir des positions considérées comme libérales
plutôt que progressistes : une sorte d’individualisme socialiste, qui ferait la
synthèse entre le sens de la fraternité et celui de l’individualisme.
Faites-vous un lien entre cette crise et la crise de la psychanalyse
?
J.-P.W. : La crise de la psychanalyse ? Où ça ? C’est quoi ?
Sa remise en question par d’autres thérapeutes, ses luttes
intestines…
J.-P.W. : La crise de la psychanalyse existe depuis que la psychanalyse
existe. Les attaques étaient même beaucoup plus virulentes dans les années
1920-1930. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que le système ultralibéral a
produit des disciplines dont il a eu besoin pour écarter les aspects les plus
subversifs de la psychanalyse. Je pense à toutes les thérapies faciles que nous
retrouvons dans les universités, les hôpitaux, c’est-à-dire partout où le
pouvoir s’exerce. Parce que la psychanalyse, c’est long… Par conséquent, tout
ce qui se propose de court-circuiter le temps, donc de produire davantage, a
toutes ses chances contre la psychanalyse. En fait, celle-ci est justement la
discipline qui met en question tout ce dont nous venons de parler, parce
qu’elle est une tentative pour chacun de se réapproprier la pulsion de mort
plutôt que de s’en dégager, notamment en faisant des économies qui coûtent très
cher. Parce que, comme le rappelait Freud, la névrose coûte plus cher que la
psychanalyse.